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13 mars 2015

American Sniper

Je suis allée voir le dernier film de Clint Eastwood avec en tête le débat que ce film a provoqué à sortie, à savoir : est-ce un film à la gloire des soldats qui ont combattu en Irak, un film à la gloire de l'Amérique ou est-ce un film qui veut dénoncer les méfaits de la guerre ? Je voulais voir le film car j'aime beaucoup le travail de réalisateur de Clint Eastwood.  

Je n'ai pas été déçue même si la réponse à la question m'est venue rapidement, je vous explique pourquoi. 

La sortie du film American Sniper a coïncidé, fait du hasard, avec le procès de l'assassin de Chris Kyle, le soldat, héros et personnage principal du film d'Eastwood. J'avais lu dans la presse américaine les débats et finalement la condamnation du principal accusé, un ancien soldat, tout comme Kyle, revenu d'Irak. 

Eastwood avait lu le livre écrit par Chris Kyle surnommé la "Légende" par ses pairs, après quatre opex (déploiements) en Irak. Chris Kyle était membre de la plus grande unité de commandos, les SEALS, et de surcroit un excellent sniper. Il pouvait viser très loin (à plus d'1,5 km) et toucher sa cible. L'armée américaine lui attribuera 160 tirs réussis. Son travail ? Placé sur un toit (en Irak, les toits sont tous en terrasses) et protéger ses pairs qui avancent de maison en maison, cibles mouvantes pour les insurgés. 

Eastwood avait donc décidé d'adapter son histoire au cinéma lorsque Kyle fut tué, chez lui, au Texas, par un ancien soldat. Eastwood s'est rapproché de sa veuve et a réalisé un film, totalement concentré sur la personne de Kyle (Bradley Cooper) - avec le détail de ses quatre déploiements mais aussi à chaque fois le retour au pays, et cette dépression qui l'éloigne de plus en plus de sa famille, des siens. Kyle venait de se marier à Taya (Sienna Miller) lorsqu'il fut déployé pour la première fois, en 2003. 



L'histoire commence au Texas lorsque Kyle, enfant, est emmené à la chasse par son père - celui-ci découvre que le petit vise bien et loin. Elevé par un père conservateur, il apprend enfant que son rôle est de protéger son petit frère (qui le suivra en Irak) et sa mère.  Cet extrait est fondateur pour expliquer la personnalité presque froide et parfois déshumanisée de Kyle. Aux autres soldats qui parfois doutent, il leur répond ainsi méthodiquement "il y a l'armée, Dieu et la famille". Kyle ne se pose pas de question, il est ici pour protéger les siens. Il ne remet jamais en cause le principe de cette guerre. Cette froideur m'a parfois posé souci. 

Je vais de suite répondre à la question que je posais en aval : le film est principalement un film de guerre. 70% des scènes ont lieu en Irak, sur le front. La partie dévouée à sa rencontre avec son épouse puis ses retours au pays est peu développée. Même si à chaque fois, une scène est là pour rappeler la dépression qui ronge le soldat - Eastwood a préféré se concentrer sur Kyle - la "Légende" le sniper en action. 

Je l'ai dit souvent sur mon blog : j'ai toujours aimé les films de guerre, ne me demandez pas pourquoi. Sans doute justement pour le dépassement de soi, des hommes qui prennent soin les uns des autres et pour leur sacrifice (je parle du genre de film, pas la guerre - j'ai défilé contre la guerre en Irak) et là Eastwood a fait mouche. La réalisation des scènes de guerre est impeccable. Les choix de caméras sont excellents. Il est vrai que le film utilise à merveille la position de Kyle. Sniper, il voit le monde d'en haut et de loin - une certaine distanciation qui le protège mais l'isole, dont il finira par se lasser. 

Chris Kyle (Bradley Cooper) Dauber (Kevin Lacz)

Kyle est rapidement confronté à la réalité de la guerre, puisque sa première cible sera un enfant. La guerre est là. Moche, injuste, terrible. Pourtant Kyle y retourne, à chaque fois, 4 déploiements (9 mois à chaque fois). A son retour, il retrouve sa femme et leur petite famille s'agrandit, un garçon puis une fille. Dans la douleur, Kyle est absent. Il est obsédé par la guerre qui continue sans lui. Il est choqué de voir son pays continuer de vivre tel quel. Il repart pour protéger ses hommes. 

Kyle retrouve ainsi le Marine, Marc (Luke Grimes) chargé de le protéger. Ils passent leurs journées ensemble. Marc voit et sait tout. Kyle n'aime ni sa gloire naissante, ni être ainsi isolé des troupes aussi lors de son troisième tour, Kyle décide de descendre - d'être avec ses hommes. Kyle est proche de Biggles (Jake McDormand) et de Dauber (Kevin Lacz), ses frères. Mais la guerre perdure, l'Irak s'est transformé en second Vietnam - chaque jour des hommes perdent la vie. Les hommes avancent pas à pas, obligés d'enfoncer les portes de chaque maison pour dénicher les insurgés. Ils sont les cibles de femmes, d'enfants et d'un sniper, ancien athlète olympique syrien, qui va devenir le pire ennemi de Kyle. Son nemesis. Les deux hommes vont s'affronter pendant plusieurs années. Kyle sent la souffrance qu'il impose aux peuple irakien, victimes innocentes de ce combat.

Marc (Luke Grimes)
La guerre réclame du sang - et Kyle va perdre plusieurs frères. Il accompagne ainsi l'un d'eux à son retour au pays et assiste à son enterrement. Sa froideur envers cet homme qui l'a protégé pendant des mois, m'a littéralement refroidi. Le soldat décédé doutait de la guerre - de sa raison d'être. Kyle dit que ce sont ses doutes qui l'ont tués (faux quand on voit la scène). Kyle refuse de voir que lui-même souffre de cette guerre. 

Pour ceux qui défendent le film, en disant que le film raconte aussi cette difficile réadaptation au pays, il est évident que Kyle souffre d'une forme de dépression mais contrairement à de nombreux soldats, il n'a pas d'idées suicidaires, ne sombre ni dans la drogue, ou l'alcoolisme, n'a pas d'accès de violence et ne quitte pas sa famille. Kyle acceptera de rencontrer un psy qui l'aidera à en sortir - mais la scène dure quelques minutes au plus. Kyle, dont l'unique obsession était d'aider et de protéger ses hommes va alors rencontrer plein de soldats de retour de mission, brisés, physiquement et mentalement. Toujours passionné et reconnu par tous comme une légende, il les emmènera s'entrainer au tir. Avec de vraies balles.

J'ai beaucoup aimé ce film, mais pour les scènes de combat - je me suis sentie proche des autres soldats qui gravitaient autour de Kyle. J'ai appris que "Dauber", Kevin Lacz existe réellement. L'histoire de cet homme est impressionnante, excellent élève, il s'engagera dans les commandos SEALS, ira en Irak, travaillera aux côtés de Kyle puis de retour au pays, ira à la fac et deviendra médecin. 
Il conseillera Eastwood qui finira par le recruter pour son propre rôle ! J'ai aussi pour ma part beaucoup aimé le personnage de Marc - joué avec perfection par Luke Grimes (que je n'avais pas reconnu, je connais l'acteur, de nom - il joue dans une série télé vampiresque). J'aime sa retenue, ses doutes, et sa sagesse.  Et Biggles (Jake McDormand) et D (Cory Hardrict). Je me suis attachée à eux. 

Les acteurs sont tous formidables - Bradley Cooper en tête - il a pris 20 à 30 kilos de muscle, est méconnaissable - caché sous sa barbe. Il est même presque laid (le vrai Kyle était plus beau). Sienna Miller joue très bien son rôle de femme qui aura assumé pendant une dizaine d'années la vie de son époux. Ses dernières paroles à son encontre sonnent comme un présage. 

Je ne vous dévoile pas la dernière scène, mais sachez que celle-ci (qui continue tout le long du générique de fin) n'a pas été tournée par Eastwood. C'est cette scène qui m'a, j'avoue, fait verser quelques larmes. Etrangement, ce n'est pas pour Chris Kyle que je les ai versée mais pour tous ces soldats revenus au pays, détruits physiquement mais surtout moralement. 

J'ai vu un superbe documentaire (sur Arte je crois) qui suivait ces hommes, partis très jeunes au combat et depuis incapables de reprendre une vie normale. Tous avaient plongés (drogues, alcool) et enchainaient tentatives de suicides. Comme pour ceux revenus du Vietnam, ils se sont transformés en zombies. Je pense aussi au documentaire Of men and war de Laurent Bécue-Renard, diffusé à Cannes et au documentaire réalisé auprès de soldats français, Restrepo (2010) excellent. 

Environ 4 500 soldats ont perdu la vie en Irak entre 2003 et 2014 (pour les victimes civiles, les chiffres varient entre 150 000 à un million). 

Un général avouera qu'environ 30% de ses soldats souffraient de problèmes mentaux, et qu'une année de répit entre chaque déploiement était insuffisante. Que près de 104 000 soldats de retour d'Irak ou d'Afghanistan, entre 2001 et 2005 souffraient de post-traumatic syndrom disorder (PTSD) - insomnie, drogues, alcools, violences domestiques, fracture avec la famille. Et suicides. La guerre continuera encore plus 9 ans. 

En 2007, plus de 2300 soldats attentèrent à leurs vies, 121 moururent. La même année, plus de 12% des soldats déployés en Irak ou en Afghanistan étaient sous anti-dépresseurs. 

Cette année-là, il y eut plus de morts par suicides que de morts au combat. Depuis, certains journaux ont mis en doute les chiffres, en s'appuyant sur d'autres statistiques, qui déclarent que la majorité des suicides concernent des anciens combattants de plus de 50 ans. Et alors ? Cette nouvelle étude n'en atténue pas la catastrophe. Allez faire un tour sur net, et vous verrez le nombres de jeunes hommes qui se suicident chaque jour (une vingtaine quotidiennement).  

Cette guerre était-elle réellement justifiée ? Je vous ai dit que j'avais défilé contre l'engagement de la France à une époque. De nos jours, l'Irak est en proie à une nouvelle guerre, civile. Eastwood n'en fait pas cas, ne remet pas en question - il élude le sujet - au grand dam de nombreux critiques qui lui reproche cette mise sous silence. Mais ce n'est pas la première fois qu'Eastwood choisit de n'en faire qu'à sa tête. 

Je vous dit tout ça, mais on en oublierait presque le film. Un bon film de guerre avec en filigrane une réflexion sur la souffrance des soldats de retour au pays. La guerre ne finit jamais pour eux. Finalement, la mort de Kyle aura été comme une sortie d'ironie cruelle. Cet homme, qui avait su revenir à la vie sera mort sous les balles d'un soldat, brisé par la guerre. 


Mon avis : ♥(♥)

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